Je vous le demande : "Y a-t-il une existence plus passionnante, plus exaltante, plus enivrante, plus enviable que celle de promeneur de chien solitaire ?"

Bon, déjà, "solitaire" pose problème : qui donc est solitaire, le promeneur ou le chien ? Et s'ils sont tous deux solitaires, puisque je n'ai qu'un chien et que je le promène seul, ne devrait-il pas prendre un "s" ? Un solitaire pluriel, c'est pas marrant ça ?

Mais foin de ces considérations philosophico-orthographico-syntaxiques, penchons-nous sur l'existence en question.

Vous pourriez penser que la promenade en environnement naturel (agencé) ouvre de larges horizons, mais contenez votre enthousiasme : depuis la perte de mes ligaments croisés à un genou et la récession d'une hernie discale comprimant le sciatique de l'autre jambe, je dois être prudent et regarder où je mets les pieds. Comme de plus, pour éviter le zonneslag sur mon klasjbol, je dois porter un couvre-chef, la visière de la chose limite encore plus mon champ de vision.

Bref, mon horizon se limite à quelques décimètres devant mes pieds, mon horizon est à mon image et à celle de mon existence : étriqué !

Pour tout vous dire, la majeure partie du temps, il n'englobe même pas le chien que je suis en train de promener...

Vous comprenez tout de suite mieux pourquoi je vous parlais de feuilles mortes l'autre jour : ça, ça entre dans mon horizon.

Bon, pour l'instant, en dehors de celles des marronniers d'Inde qui sont malades, il n'y a pas de feuilles mortes et je ne contemple donc que les pavés, la dolomie ou le mulch des chemins et l'herbe des prairies.

 Vous essayerez bien de me consoler en disant qu'il n'est pas besoin de vastes horizons pour se rendre compte de la richesse de la nature.

Il y a un fond de vérité là-dedans : je n'arrive même pas à identifier les quelques plantes qui défilent sous mes yeux et ça, ça n'arrange pas mon moral : à chaque fois je me dis "Ah, si Verschtroumpf était encore là! Il aurait vite fait, lui qui possédait un herbier qui lui bouffait la moitié de son salon, de mettre un nom sur toutes ces plantes !".

Même les graminées, il les identifiait les doigts dans le nez et pourtant, les graminées, c'est pas de la tarte ! C'est quand même dingue que la vue du moindre brin d'herbe me fasse penser à ce copain trop tôt disparu. Et comme les brins d'herbe, c'est pas ça qui manque... j'ai le moral dans les chaussettes.

Et à force de suivre le chien à travers les prairies couvertes de rosée, elles sont humides mes chaussettes parce qu'une fois de plus, j'ai oublié d'imperméabiliser mes godasses de marche, et moi, les pieds mouillés, ça n'arrange pas mon moral non plus!

Et ne me dites pas que ça ira mieux demain, demain, je repromène le chien !