Vous avez déjà essayé de remonter le fil de vos pensées ? Ça m'est encore arrivé ce matin. Je me suis trouvé rêvant à Madame Chérie, mais je n'ai pas réussi à comprendre comment j'y étais arrivé. Pourtant j'étais certain d'y être  parvenu au bout d'une chaîne de pensées logique.

Ah, les effets de l'âge ! Avant, je jouais à ce petit jeu et j'y réussissais régulièrement. Vous, bien entendu, vous vous souciez autant de ce jeu que de ma première culotte (je n'oserais évoquer la vôtre). Ce qui vous chatouille, c'est : mais de qui parle-t-il donc ?

Je vais tout vous dire...

Elle était sensiblement plus âgée que mes parents. Elle était toujours tirée à quatre épingles, maquillée avec soin et délicatement parfumée. C'était la fille de mon quatrième grand-père. Vous tiquez ? Je vous explique. J'ai eu quatre grands-pères :

  1. Le père de mon père, mort lors de la première guerre et dont j'ignore même le prénom
  2. Bon-papa Guèw (guimbarde, dans son patois) le père de ma mère
  3. Parrain Adolphe, le successeur du numéro 1 qui n'était d'ailleurs le parrain que de mon frère
  4. Bon-papa Joseph, le père de Madame Chérie

Ch_rieÀ l'âge que j'avais sur cette photo, mon père s'est payé la scarlatine. À cette époque, c'était une maladie grave. Pour m'éviter la contagion, les voisins proposèrent de me garder chez eux les quelques semaines que prendraient la guérison et la convalescence de mon père.

C'était très drôle, je vivais chez eux et une fois par jour, on me montrait à mes parents par-dessus le mur séparant les jardins.

Entre-temps,  je régnais  en maître sur la maison voisine et le cœur de ses habitants.

Bon-papa Joseph m'entraînait à enfoncer des clous dans une planche. N'étant pas très adroit, je les tordais régulièrement et il appelait ces clous tordus des "chalés Batisse" (en patois local, bien qu'il fût flamand, des Baptiste tordus ou, plus précisément, boiteux). Moi ça me faisait rire et je m'efforçais de les faire aussi tordus que possible.

Il élevait quelques moutons et m'installait parfois sur le dos d'une brebis que maman Joséphine, son épouse, avait dûment shampooinée au préalable !

Tandis que mes parents étaient au désespoir de ne m'apercevoir que quelques instants par jour, la fille de Joseph, Madame Chérie donc, était aux anges.

Elle ne pouvait avoir d'enfant et m'avait à elle toute la journée. Toute la journée parce que, déjà quand j'étais tout bébé, elle m'empruntait à mes parents pour aller attendre fièrement son mari à la sortie de son travail et se faire complimenter pour ce gentil poupon dont elle se gardait bien de dire qu'il n'était pas le sien.

J'ai cessé de la voir lorsque je suis allé rejoindre Maria. Nous n'avons plus, alors, échangé que quelques lettres. Un jour pourtant, étant caserné à Bruxelles où elle avait déménagé au décès de son mari, ayant, tout comme ce matin, subitement pensé à elle , je suis allé sonner à sa porte.

Un moment j'ai craint d'avoir à regretter ce geste. Il y avait bientôt quinze ans que nous ne nous étions vus et j'ai cru qu'elle allait mourir sous mes yeux tant elle était émue. Elle s'est un peu calmée, m'a fait entrer dans son appartement et nous nous sommes parlé, quelques heures. Durant tout ce temps, elle me couvait du regard.

Et quel regard ! Bien peu de femmes, hélas, m'ont regardé ainsi...